Inspiration: Big Trip

Un don du ciel

Des ours, des baleines et des larmes en Alaska

Prenez un père de trois enfants, sujet au stress, sans la moindre expérience du camping et de la mécanique, et dont la plus longue virée n’a jamais dépassé 300 km, et faites-lui un cadeau inestimable.

Ajoutez un ami, des rêves non réalisés et certains des paysages les plus variés et spectaculaires au monde. Il n’en fallait pas plus pour que Warren Henke et sa Tiger 800XC fassent de leurs rêves une réalité.

« Nous en parlions depuis 15 ans, mais quand le père de mon ami Mike est mort sans avoir pu achever ce voyage qu’il voulait à tout prix faire avant de mourir, nous nous sommes mis à le planifier… et contre toute attente, nous l’avons fait »?

Ensemble, ils parcoururent 11 000 km à travers l’Alaska, virent 30 ours, des baleines et d’innombrables animaux, contemplèrent des glaciers s’abimer dans l’océan, gravirent la plus haute montagne d’Amérique, roulèrent et campèrent par tous temps, bravèrent des routes goudronnées, des chemins de terre, des sentiers rocailleux et graveleux, et des pistes couvertes d’une boue aussi lisse que la glace. Voici leur carnet de voyage…

Le voyage:, Alaska

1ÈRE ÉTAPE

État de Washington (Nord-Ouest des États-Unis) - Chistochina (Alaska)

« Les ingrédients de l’aventure devaient inclure : difficulté, stress, exaltation, douleur et plaisir, dépaysement total pour découvrir de nouveaux horizons. L’aventure doit être maudite et remise en question, entre des moments d’une beauté époustouflante ».

Après avoir préparé nos bagages et installé des pneus neufs, nous prenons le ferry pour une traversée de trois jours de Bellingham à Haines, au cœur de l’Alaska. Je redoute d’avoir embarqué trop de bagages jusqu’à ce que nous nous retrouvions derrière une femme de 70 ans sur un tricycle, qui vient d’achever un voyage de 40 000 km.
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Le vent et la pluie font claquer les tentes à bord puis, juste en-dessous de nous, à quelques mètres seulement du navire, une baleine à bosse fait surface, crache son jet et disparaît. Les montagnes, semblables à des ombres noires, disparaissent dans les nuages.

Tout est sombre et silencieux… à l’exception du moteur. Nous traversons un canyon sombre et étroit avec pour seule source de lumière des bouées illuminées.

Je me réveille face à un glacier alaskien. Nous sommes au beau milieu d’une gigantesque baie, entourée de montagnes géantes aux sommets enneigés et de cascades.

Dix minutes après avoir débarqué du ferry, nous apercevons deux grizzlys près d’une rivière, à la recherche de saumon.
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Sur les 250 km qui séparent Haines de Haines Junction, parsemés de pics acérés, nous progressons tête baissée face à un vent mordant, en ajustant constamment notre position pour rester droits, le corps et l’esprit parfaitement concentrés, tendus et dynamiques. Tout est dans l’instant. J’oublie ma peur, mon stress, le passé, l’avenir, pour me concentrer sur le défi.

À l’issue d’un virage, nous nous engageons sur l’autoroute de l’Alcan, une route pour aventuriers que j’ai toujours idéalisée. Nous parcourons près de 650 km, bravant des nuages de petits piranhas (moustiques), le vent et la pluie, avant de poursuivre notre route.

Bien qu’il soit gelé et trempé, Mike ne veut pas renoncer à notre serment, mais un câble d’accélérateur brisé me convainc sans mal de céder à la chaleur du refuge de Red Eagle Lodge à Chistochina, d’où j’envoie un email pour prévenir le concessionnaire Triumph d’Anchorage.

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2E ÉTAPE

Anchorage - Homer - Parc national de Denali - Kennecott

Après avoir remplacé les câbles d’accélérateur, nous poursuivons notre route en silence. Le concessionnaire est génial, il a tout fait pour s’occuper de moi en priorité.

Nous explorons la péninsule de Kanai en nous rendant d’abord à Homer, et je suis sans cesse ébahi par le somptueux défilé des prairies alpines et des pics gris.

Le littoral d’Homer est baigné de soleil et parsemé de couples, de familles et de cannes à pêche. Je m’étire pendant que Mike fait une balade sur la plage. J’appris par la suite que c’est à cet endroit qu’il répandit les cendres de son père, qui repose à tout jamais en paix au milieu de ces paysages stupéfiants, ayant enfin achevé son voyage à moto en Alaska.
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Durant une tournée des fjords depuis Seward, nous nous approchons d’immenses falaises où l’étourdissant bavardage des oiseaux domine tous les autres sons. Des lions de mer chahutent sur les rochers, des marsouins dansent autour de notre embarcation et des macareux piquent du nez. Des loutres de près de deux mètres de long flottent sur le dos et se dorent au soleil. Des baleines à bosse crachent et plongent. Je vois des choses qui me fascinent depuis toujours. Vient ensuite la raison principale pour laquelle je fais cette visite : nous découvrons un glacier immense, haut de près de 180 m, qui se désagrège lentement, laissant échapper des blocs gros comme des gratte-ciels qui s’écrasent dans l’eau dans un vacarme étourdissant, comme pour témoigner de la puissance implacable de la nature. Je veux également voir le mont McKinley. Un taxi aérien nous y emmène. De la glace, de la neige et de gigantesques parois rocheuses. Des pics de granite escarpés. Des crevasses d’un bleu profond. Nous passons près de falaises hautes de 400 m et nous nous posons sur le glacier d’Eldridge, à 2100 m d’altitude.
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Je m’éloigne de l’avion et, tandis que je marche lentement en cercle, mes yeux s’emplissent de larmes. Les montagnes prennent le ciel d’assaut, je suis cerné de falaises gigantesques. La neige est d’une blancheur aveuglante. Le silence est total : pas de vent, pas le moindre son. J’inspire plusieurs fois, profondément, je ferme les yeux et je savoure l’instant. Après une escale au parc national de Denali, nous nous engageons sur le Denali Highway, une route de terre qui fend le ventre de l’Alaska entre Fairbanks et Anchorage. Quel est l’intérêt d’une moto aventure, si on ne la salit pas ? Nous parcourons moins de 500 km aujourd’hui, mais on a le sentiment d’en avoir parcouru 1500. Nous sommes à 30 km de Chitina, où débute la route de Kennecott, qui exige une véritable expertise de la conduite. Je ne suis pas un expert.

Pourquoi est-ce que je fais ça ? Parce que cette aventure est exaltante, parce qu’une fois le défi relevé et surmonté, j’en retire un sentiment indescriptible!

 

3ÈME ÉTAPE

De Kennecott à Dawson City, via le Top of the World Highway

Brutal. La route initialement goudronnée a cédé la place à la terre, aux cailloux, à une boue lisse comme de la glace. The Top of the World Highway est à la hauteur de nos attentes… un nouvel exemple sublime des étendues sauvages de l’Alaska. Mon cœur bat la chamade. Je glisse. Je franchis des lacets en S délirants.

À un moment, je me retrouve du mauvais côté de la route, lorsqu’un camion déboule du virage. Une autre fois, je glisse jusqu’au bord de la montagne, sans parvenir à reprendre le contrôle. Et pourtant, nous sommes sains et saufs.

J’ai l’air de me plaindre, mais ce genre de défi me force à vivre pleinement l’instant, à être concentré à 100 %, à mettre ma peur de côté. Quand nous sommes confrontés à ce genre de situation, nous réalisons des exploits incroyables.

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La Colombie-Britannique est traversée par deux routes : l’Alcan et le Cassier, plus reculée. Sur le Cassier, le changement est immédiat, avec des teintes automnales, des ours dans tous les coins et des passerelles franchissant des rivières.

Sur un segment de nature totalement sauvage, nous rencontrons un motard britannique qui roule en solo sur une Tiger 800 XC qu’il a achetée à Anchorage, en route pour l’Argentine. Voilà un périple que j’aimerais vraiment faire!

Je suis heureux, émerveillé, passionné, animé d’un sentiment de fraternité, de passion, de curiosité, de plaisir. Pas de stress, pas de soucis. Je goûte pleinement la vie. J’ai une famille et des amis merveilleux et j’ai vécu de nombreuses expériences fantastiques.

De chaque côté de la route qui nous mène vers le sud, en direction de Hyder, se dressent des pics enneigés, et nous fendons la forêt luxuriante et verdoyante qui tapisse le fond du canyon.

Des rivières se déversent par-dessus des falaises imposantes et débordent de pics granitiques en formant d’énormes cascades nimbées de brume. Dieu a créé ce canyon pour les motards. Je prends un plaisir phénoménal à franchir les lacets du canyon en gérant l’inclinaison de ma Tiger.

Nous nous engageons sur le chemin de terre qui mène au glacier pour faire du hors-piste. Je me retrouve parfois à 50 cm du bord de la route, avec un à pic de 300 m. Nous franchissons le sommet et entamons notre descente vers une rivière rocailleuse.

Mon cœur bat très fort tandis que je passe en surrégime. Je me dis que je suis stupide de prendre des risques alors que nous sommes si haut dans les montagnes. Mais cela fait partie des choses que je dois faire et je ne dois pas trop y penser. Je me tiens debout sur les repose-pieds et ma Tiger file comme un chat agile, sans perdre de traction par-dessus les rochers, et fend l’eau comme du beurre.

The wind and rain makes tents flap and snap onboard and then directly beneath us, a few feet from the boat, a humpback surfaces, sprays and disappears. Mountains like black shadows disappear into clouds.

It’s dark and quiet… except for the churning engine. We push through the dark, narrow, pitch-black canyon, lighted buoys the only guide.

I wake to an Alaskan glacier. We’re in the middle of a massive bay, surrounded by giant snow-capped mountains and waterfalls.

Ten minutes off the ferry we see our first two grizzly bears, lumbering along a river looking for salmon.